Annick Castiaux Accueillir l’incertitude à l'UNamur

Actuellement vice-rectrice de l’enseignement de l’UNamur et future rectrice, je témoigne ici en tant qu’enseignante en entrepreneuriat et innovation.

Docteur en physique de par ma formation initiale, j’ai travaillé dans le privé pendant cinq ans. J’exerçais une fonction de consultante en « knowledge management » pour différentes entreprises, tant du secteur public que du secteur privé. Je suis ensuite revenue à l’université avec cette expérience de terrain, ce qui diffère du parcours académique « classique ». En outre, mon compagnon est bijoutier indépendant, ce qui me rend particulièrement sensible à la réalité de l’entreprise et surtout des petites entreprises ! Lorsque j’ai pris en charge les cours liés à la gestion des technologies et de l’innovation, cette sensibilité personnelle m’a poussée à m’intéresser à leurs impacts sur les auto-entrepreneurs, notamment sur les difficultés qu’impliquent la transition et l’accumulation de compétences nouvelles nécessaires à la gestion de leurs entreprises. Cette même sensibilité qui me pousse à faire le lien entre innovation et entrepreneuriat m’a amenée à soutenir les initiatives autour de la création d’un incubateur étudiant namurois et la création du statut d’étudiant-entrepreneur à l’UNamur.

L’innovation et l’entrepreneuriat sont deux communautés qui se croisent et partagent une littérature commune. J’ai ainsi eu la chance de rencontrer un certain nombre de chercheurs dans le domaine de l’entrepreneuriat et d’être sensibilisé à ce domaine de recherche. Ces rencontres ont mis en évidence que le volet entrepreneurial était très peu présent dans la filière orientée sur la créativité et l’innovation de notre faculté sciences économiques, sociales et de gestion. Dans ce contexte, aux alentours de 2013, l’idée des incubateurs étudiants a émergé pour répondre à cette opportunité. Au même moment, nous avons rencontré l’équipe qui venait de créer VenturLab (écosystème de soutien à l’entrepreneuriat, Liège-Luxembourg) et avons pu profiter de son expérience. Nous avons également rencontré HEC-Liège qui mettait en place son propre incubateur… Ces divers échanges nous ont confortés sur l’apport d’un tel projet dans la formation de nos étudiants. Il restait à trouver les modalités propres à la création de notre incubateur. Une étroite collaboration avec la SOWALFIN et Bureau Économique de la Province (BEP) a finalement donné naissance à LinKube. Nous avons aussi créé le statut d’étudiant-entrepreneur à l’université et fait en sorte que l’expérience au sein de l’incubateur puisse être valorisée sous forme de point ETC pour les étudiants concernés, tout en laissant la liberté à chaque faculté d’embarquer. C’est pour cette raison qu’il existe encore des différences notables entre facultés, et, pour être tout à fait honnête, la faculté de sciences économiques, sociales et de gestion, et dans une certaine mesure celle de droit, via son projet « clinique du droit », sont les pionnières de la valorisation d’ETC. Ces différences sont dues à l’autonomie dont chaque faculté bénéficie et à leur état d’esprit et leur vision de l’entrepreneuriat… Positivement, la vision évolue et il est de moins en moins commun de voir se limiter la question de l’éducation à l’entrepreneuriat au cadre de l’accompagnement de projet entrepreneurial. Chacun est entrepreneur de sa propre vie ! Les compétences que l’on souhaite enseigner via l’éducation entrepreneuriale dépassent largement la création et gestion d’entreprise, ce sont des compétences qui serviront à nos étudiants dans des contextes très variés. Dans ce contexte la valorisation de ce que vie l’étudiant entrepreneur est un vrai challenge pédagogique, car quel que soit l’issue de son projet le parcours constitue au final une deux charges de travail pleines. Je n’ai jamais vendu du rêve. Quand je dispense mon cours d’introduction à l’entrepreneuriat, je partage tant des messages positifs sur le rôle de l’entrepreneur et l’expérience de l’entrepreneuriat que des messages de précaution, voire des messages très réalistes notamment sur la solitude de l’entrepreneur qui reste finalement souvent (toujours ?) seul face à son propre projet… Taire les échecs que peuvent subir les entrepreneurs serait mentir.

Les notions qu’il me semble important à assimiler et savoir mettre en œuvre dans l’éducation entrepreneuriale sont :

  1. La pensée systémique qui permet de visualiser le niveau d’incertitude dans lequel l’entrepreneur doit savoir avancer.
  2. L’anticipation du futur en tant que capacité prospective qui se dote d’outils solides… La scénarisation du futur doit se réaliser selon certaines modalités et ne peut être abordée de manière linéaire juste en se disant « voilà dans cinq ans je me verrai là », c’est une science !
  3. Enfin la connaissance de soi est un outil très important pour définir vers quel type d’entreprise l’étudiant.e souhaite se diriger.

Le dénominateur commun de ces trois notions est de se préparer au mieux à l’incertitude, que ce soit en la comprenant, en l’anticipant ou en la limitant en amont par des choix qui nous correspondent.

Lorsque j’ai commencé à enseigner à l’UNamur, je dispensais le cours « Analyse des systèmes » qui a été annulé après quelques années… La question systémique me semble néanmoins indispensable à la bonne compréhension des phénomènes qui nous entourent. Heureusement l’entrepreneuriat permet d’aborder cette notion des systèmes de manière très concrète avec les étudiant.e.s ! Prenons une méthode simple telle qu’un modèle business canevas… C’est un système ! Ses composantes ne peuvent pas être pensées distinctement, si une case bouge, les autres évoluent et s’adaptent d’emblée ! L’éducation à l’entrepreneuriat permet entre autres d’approcher la pensée systémique et de faire comprendre vraiment aux étudiant.e.s l’importance de déployer un raisonnement systémique pour répondre à la multitude de questions qui s’imposent à eux via l’entrepreneuriat. La vision systémique leur permet aussi de se positionner dans le système dans lequel ils.elles évoluent et de prendre conscience des limites de leurs responsabilités, tant dans leurs échecs que dans leurs réussites, en visualisent l’ensemble des acteurs et leurs places respectives dans le processus qui mène à ce résultat. Cette compréhension que l’individu ne soit pas seul aux commandes de sa réussite ou son échec permet d’accueillir l’incertitude inhérente à l’entrepreneuriat, mais aussi à bien d’autres domaines de la vie. Ceci me semble être primordial pour pouvoir continuer à avancer dans ses projets.

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